Le 17 mai 2019 avait lieu la remise du prix Ingénieuses 2019, organisé par la CDEFI (Conférence des Directeurs d’Ecoles d’Ingénieurs), visant à récompenser les écoles et projets d’élèves ingénieurs en faveur de l’égalité dans ces filières, et à mettre en avant des profils d’élèves et de femmes ingénieures.

A cette occasion, Françoise Vouillot, maîtresse de conférence et chercheuse en psychologie de l’orientation, responsable du groupe Origenre – le CNAM-INETOP, présidente de la commission « Lutte contre les stéréotypes et rôles sociaux » du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, est revenue sur les causes et facteurs permettant de comprendre pourquoi les filles sont encore très minoritaires dans les formations d’ingénieurs et plus largement dans les filières scientifiques et techniques, et comment agir. J’ai essayé de retranscrire ses propos le plus fidèlement possible dans l’article ci-dessous.

La part de filles dans les écoles d’ingénieur stagne alors que les filles sont presque aussi nombreuses que les garçons en S et ont de meilleurs résultats

Si la proportion de filles en filière S au lycée a bien progressé, elle a cependant très peu bougé dans les formations d’ingénieurs (48% de lycéennes en Terminale S mais 27% d’étudiantes en écoles d’ingénieur (1)). Selon Françoise Vouillot, l’objectif doit être d’atteindre l’égalité, soit 50% de filles dans ces formations, et non pas un arbitraire 30% ou 40%. Le but est de redonner aux femmes les places auxquelles elles devraient avoir accès de la même façon que les hommes, et la mixité est un outil pour atteindre cet objectif.

D’après le récent rapport « Filles et garçons sur le chemin de l’égalité, de l’école à l’enseignement supérieur » (2), en 2nde GT (Générale et Technologique), seulement 2% des filles choisissent Sciences de l’ingénieur, et représentent 18% des effectifs dans cette spécialité. Elles sont également seulement 20% en Informatique et création numérique et 19% en Création et innovation technologique, mais 84% en Santé et social.

39% des garçons choisissent S, mais S est aussi la section la plus choisie par les filles comparées à L ou ES (31% des filles choisissent S, contre 24% pour ES et 14% pour L). Donc contrairement aux préjugés, elles sont plus nombreuses à choisir une filière scientifique que L ou ES. Elles sont malgré tout plus nombreuses que les garçons en L car les garçons sont encore moins à choisir L.

En terminale S, 50% des filles choisissent la spécialité SVT, contre 27% des garçons. Et on trouve seulement 14% de filles en Sciences de l’ingénieur. Par contre les spécialités Maths et Physique-Chimie en S ont une bonne mixité avec respectivement 43 et 48% de filles.

Depuis 2006, les chiffres de filles en filière S stagnent. De 40% de filles en 1994, on est seulement à 47% aujourd’hui. Pourtant les filles réussissent mieux en S, réussissent mieux au bac – y compris S – et ont plus de mentions « Bien » ou « Très bien » au bac – y compris S. La faible proportion de filles en école d’ingénieur est donc une perte pour ces filières car elles n’arrivent pas à attirer les meilleurs élèves.

De nombreuses pratiques continuent de conditionner les « rôles de sexe » dès l’école et éloignent les filles de certains métiers

Il faut différencier le genre, du rôle de sexe, et du stéréotype. Le genre est système de normes qui définit le masculin et le féminin. Le rôle de sexe définit ce que font les filles et les garçons dans une société ou une culture, à une époque donnée. Mais quelle que soit la culture ou le système de normes, on constate que le masculin est considéré comme supérieur au féminin. Le stéréotype de sexe généralise, normalise les rôles de sexe en les « naturalisant », c’est-à-dire en les rendant naturels.

On apprend très tôt le genre, les rôles de sexe, et les stéréotypes de sexe. En particulier, la construction de la masculinité se construit par privation: être un homme, c’est n’avoir rien de féminin. On assiste à un véritable « dressage » à partir du moment où les enfants entrent à l’école, par l’interdiction de certaines choses aux filles et aux garçons. Un exemple typique de dressage est celui des jouets pour les filles qui sont « prêts à jouer », de reproduction, et des jouets pour les garçons qui consistent à créer, bricoler, innover.

On observe également un fonctionnement et des pratiques en classe qui sont limitants pour l’évolution des filles vers les filières scientifiques:

  • Programmes et manuels scolaires, dans lesquels les femmes sont soit sous-représentées ou représentées dans des rôles traditionnellement féminin (par exemple dans les énoncés de problèmes de maths);
  • Interactions en classe;
  • Évaluations: par exemple sur les bulletins scolaires, pour une même moyenne, on dit à un garçon « tu peux mieux faire », et à une fille « tu as bien travaillé »;
  • Langage: la domination du masculin dans la grammaire a été décidée par des grammairiens misogynes. En particulier il y a actuellement un débat sur la féminisation des titres qui est très positif, car la féminisation d’un titre ou nom de métier a un fort impact sur l’intérêt possible des filles, car ce qui n’est pas nommé n’existe pas;
  • Violences et le sexisme: les garçons sont plus concernés par les violences physiques, les filles par la mise à l’écart ou les violences à caractère sexuel;
  • Le problème du travail domestique, effectué gratuitement par les femmes, reste réel et est un obstacle. Malgré des progrès, dans le cas des couples bi-actifs hétérosexuels, 2/3 des tâches domestiques sont encore effectuées par les femmes (sans prendre en compte la charge mentale).
    • L’anticipation de la charge de travail domestique est déjà présente dans les entretiens d’orientation chez les filles uniquement, qui le prennent en compte dans leur choix de métier.

Les facteurs influençant les choix d’orientation restent majoritairement très genrés et éloignent les filles des filières scientifiques et techniques

L’orientation n’est pas en soi un choix personnel libre. Elle est le résultat d’une politique, d’une procédure, et de pratiques et d’outils, qui conduisent à des choix personnels.

Or ces différents éléments sont tous biaisés et genrés:

  • Politique d’orientation: on constate qu’informer ne suffit pas à orienter davantage de filles vers les filières scientifiques post-bac. Les écarts de choix des filières S ne sont pas corrigés par les conseils de classe. Par exemple, pour une même moyenne de 10/20, il y a 14,6% plus de garçons orientés vers S que de filles.
  • Pratiques et outils: les descriptions des métiers restent très genrées, même dans les brochures officielles comme celles de l’ONISE.
  • L’orientation est aussi une projection de soi sur l’image qu’on se fait d’un métier et de ses caractéristiques   associées (personnalité, compétences, statut socio-professionnel…).  On choisira un métier si on a une proximité entre l’image de soi et le prototype du métier. Or l’image de soi et les prototypes de métiers sont sexués.

Un mécanisme psychologique, « la menace du stétérotype », démontré par Claude Steele et Joshua Aronson en 1995, entre également en jeu. Ils ont montré que la connaissance d’un stéréotype (par exemple , « les filles sont moins bonnes en maths ») fait chuter les performances du groupe stigmatisé dans ce domaine. Le corollaire est aussi la peur des membres d’une communauté stigmatisée de confirmer ce stéréotype par sa performance, aussi appelé « syndrome de l’imposteur », qui fait qu’une personne issue d’une de ces communauté doutera en permanence de sa capacité à assumer la tâche demandée.
Le Sentiment d’efficacité personnelle (SEP) dans un domaine donné est une croyance. Il se construit par:

  • La réalisation d’expériences personnelles, i.e. se confronter à quelque chose qu’on ne pense pas réussir et y arriver
  • L’observation: de rôles modèles proches
  • La persuasion verbale par quelqu’un qui a de l’importance pour soi (professionnel, perso…)

Le SEP est lié au « Lieu de contrôle »: est-ce que notre réussite est due à nous (lieu de contrôle interne) ou à des facteurs externes (« j’ai eu de la chance »)? Le fait d’être seul représentant de son groupe influe aussi sur les performances.

On continue cependant à faire marcher les normes par besoin de reconnaissance et d’être accepté (amour, amitié, droit, dignité, estime sociale et considération). Ces facteurs influencent beaucoup les choix d’orientation. Et en particulier pour un.e ado, ne pas faire partie d’un groupe est très douloureux.

Il faut donc arrêter de parler de l' »auto »- censure des femmes pour les carrières scientifiques ou de dirigeantes. Il existe un mécanisme de limitation, mais il n’est pas interne aux filles au départ. Cela vient de toutes ces limitations extérieures qui conditionnent leurs décisions.

Des pistes pour AGIR!

Il faut une politique de l’éducation volontariste pour corriger ces différents éléments.

Par exemple, les gens s’indignent qu’il y ait moins d’enfants provenant de milieux défavorisés en formation d’ingénieur, et la loi impose un quota d’élèves boursiers, mais trouvent normal qu’il y ait moins de filles et on s’offusque de l’idée de mettre également des quotas!

Encore merci à Françoise Vouillot, conférencière hors pair qui nous délivre toujours des présentations extrêmement détaillées appuyées par de nombreuses recherches et études, et nous partage sa grande connaissance et longue expertise du sujet avec beaucoup d’humour et de dynamisme.

(1) Enquête EllesBougent sur les femmes et la tech – Mai 2019 – http://www.ellesbougent.com/ressources/enquetes/les-femmes-et-la-tech-2107/

(2) Filles et garçons sur le chemin de l’égalité, de l’école à l’enseignement supérieur – 2019 – https://www.education.gouv.fr/cid57113/filles-et-garcons-sur-le-chemin-de-l-egalite-de-l-ecole-a-l-enseignement-superieur-edition-2019.html

Voir aussi:
https://etudiant.lefigaro.fr/article/il-y-a-toujours-aussi-peu-de-femmes-chez-les-ingenieurs-et-d-hommes-chez-les-instituteurs_e96a1012-418f-11e9-a574-475ff07c84da/

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